Le mauvais œil
Le mauvais œil n’est pas une superstition : c’est un langage ancestral. Un langage du corps et de l’âme, qui nomme l’effet insidieux d’une attention excessive, d’un regard pesant, d’une énergie déséquilibrante. C’est une mémoire culturelle partagée : presque toutes les civilisations anciennes ont reconnu ce phénomène. Pas toujours avec les mêmes mots — mais toujours avec la même intuition.
Une force invisible, transmise par le regard
Le mauvais œil, dans sa forme la plus épurée, est la croyance qu’un être humain peut nuire sans le vouloir, simplement par ce qu’il regarde.
Mais au-delà d’un simple regard jaloux, il est souvent compris comme une projection de l’âme : un excès d’envie, de désir ou d’admiration qui, faute d’être contenu, devient agression subtile.
Dans certaines traditions, il s’agit d’un déséquilibre énergétique entre deux êtres — là où l’un donne trop, et l’autre reçoit sans se protéger.

Une croyance universelle, vécue différemment selon les cultures
🧿En Italie
Le malocchio est lié à une tension sociale : une femme trop belle, un homme trop chanceux, un enfant trop admiré… Ce n’est pas un pouvoir magique, mais une charge émotionnelle non exprimée.
On le rééquilibre avec des gestes transmis en secret : prières des nonnas, huile dans l’eau, cornicello. Le rituel est une manière de ramener l’harmonie dans un monde devenu trop visible.
🧿Le Maghreb et le monde arabe
On parle du ‘ayn (œil) et de la nafs (souffle/âme). L’œil devient un vecteur d’énergie envieuse : un excès de regard, même sans intention malveillante, peut créer un déséquilibre.
Le mauvais œil est aussi une structure sociale : il permet de nommer l’indicible, de camoufler les tensions. Les mots comme Mashallah ou Bismillah ne sont pas de simples bénédictions : ce sont des protections symboliques actives.
🧿En Grèce
Le mati (l’œil) est une interférence énergétique. Certaines femmes, formées par transmission secrète, peuvent « retirer le regard ». On parle d’harmonie rompue, de déséquilibre vibratoire.
Ce n’est pas une attaque, mais une dissonance. Le monde doit être remis « à la bonne fréquence ».
🧿En Inde
Le nazr est perçu comme une rupture du dharma : une trop grande exposition, une accumulation rapide d’énergie, attire l’attention… et la chute.
On protège par des rituels de purification : encens, charbon, colliers noirs. Mais plus profondément, c’est la cohérence du chemin de vie qu’il faut restaurer.
🧿En Afrique de l’Ouest et en Amérique latine
Le mauvais œil existe aussi sous d’autres formes. Chez les peuples d’Afrique de l’Ouest, il est intégré à une vision animiste du monde : les énergies circulent, se nouent, s’alourdissent. On protège par des gris-gris, des bains rituels, ou des invocations spécifiques.
Dans le monde hispanique, el mal de ojo est souvent redouté dès l’enfance. Les mères et grands-mères effectuent des nettoyages à l’œuf, des rituels semi-chamaniques pour « capter » et neutraliser l’excès d’envie.
Ce que le mauvais œil révèle de nos sociétés
Dans toutes ces cultures, le mauvais œil ne nomme pas tant le mal… que l’excès :
L’excès de beauté, l’excès de chance, l’excès de désir…
Il devient un outil symbolique pour équilibrer les rapports humains, désamorcer les conflits, ou rétablir une cohérence invisible.
Et c’est pourquoi, malgré la modernité, le mauvais œil reste présent — non pas comme un résidu du passé, mais comme un langage de l’inconscient collectif, toujours vivant.

